La plume heureuse

Chronique de langue plutôt amusante, enrichie d'anecdotes sur Venise, le chant choral, l'enfance à la campagne, la vie à Québec...

mercredi 2 février 2005

Par la porte d'en arrière

Coordination de verbes se construisant avec des prépositions différentes; verbes employés de façon absolue; entrer et sortir; entrer ou sortir.

Ah! les inoubliables joies de l’hiver. Tandis que mon regard traînasse dans la ruelle gavée de neige et que je pressens pour bientôt la prochaine séance de pelletage, je nous revois tous trois, ma sœur, l’aîné de mes frères et moi, descendre goulûment les pentes de notre enfance – ça n’allait jamais assez loin ni assez vite – puis remonter péniblement, en enfonçant ou en glissant à chaque pas. Toujours je finissais par pleurnicher, de lassitude.

Alors je rentrais. Ma grand-mère s’inquiétait si j’avais pris froid, tirait mes bottes. Je me réchauffais devant le poêle à bois; elle me faisait une beurrée. Mais ensuite je voulais ressortir, vous vous en doutez. «Habille, débille..., ent’ pis sort...», soupirait la plainte familière, dont évidemment je n’avais cure.

Entrer, sortir. Ces verbes étaient employés de façon absolue, c’est-à-dire sans complément; cela ne pose bien sûr aucune difficulté. Mais il en va autrement si l’on ajoute une précision de lieu, par exemple si l’on écrit (pardon si je vous ramène tout soudain à des considérations, hélas, en prise directe sur les réalités de notre temps) que des jurés étaient la cible de regards intimidants lorsqu’ils entraient ou sortaient de la salle d’audience.

C’est bien ennuyeux, mais les verbes entrer et sortir ne se construisent pas de manière identique : on sort de la cuisine, on entre dans le salon. On ne peut donc, en principe, les coordonner en leur attribuant un même complément; il faudrait écrire, en ayant recours à un pronom de rappel (en), que les jurés se faisaient dévisager lorsqu’ils entraient dans la salle d’audience ou qu’ils en ressortaient.

De toute façon, ç’aurait été tellement plus simple s’ils avaient pu entrer et sortir, comme nous le faisions petits, par la porte d’en arrière.

Line Gingras

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mercredi 26 janvier 2005

Une messe en latin

Arguments; prétentions.

C’était un sublime dimanche d’octobre, ivre de soleil et de douceur. Installés à la terrasse de chez Nico, sur les Zattere, nous nous laissions envoûter, ma mère, mon père et moi, par les joyaux innombrables (innumérables, disait-on joliment au XVIe siècle) que Venise allumait dans l’eau.

Il fallut nous arracher à cette contemplation : la messe allait bientôt commencer à San Giorgio Maggiore, cette église qui est aussi une île, ou presque; un vaporetto nous y amènerait en quelques minutes. Je voulais que mes parents entendent cela : une messe toute en latin, avec chant grégorien; ce serait comme au temps de leur jeunesse...

Hélas, il arrive que la mémoire nous chagrine : cette langue, restée incompréhensible, n’évoquait pas de souvenirs heureux – l’ennui, plutôt; et un sentiment d’infériorité, à l’égard des gens « instruits », qu’une vie entière ne suffirait pas à surmonter.

Balzac relevait « l’admiration du peuple pour tout ce qu’il ne comprend pas »; dans la société où je vis, on apprécie au contraire ce que l’on saisit bien. Cela s’accompagne d’une certaine paresse intellectuelle, d’une complaisance désolante, parfois; mais c’est avec raison que l’on tolère mal ce qui est obscur. Ainsi, la langue du droit est assez connue pour son hermétisme; si je ne me trompe, un juge célèbre aurait néanmoins déclaré, en substance, qu’un texte juridique doit être intelligible pour le simple mortel...

Que voilà, à mon avis, un homme sans prétention et qui parlait d’or. Mais vous trouverez que le hasard a l’humeur commode : c’est justement de ce mot, prétention, que je voulais vous entretenir aujourd’hui.

Je lisais en effet, il y a quelques semaines, que la Cour suprême a réfuté les prétentions de ceux qui s’opposent à ce qu’il semble convenu d’appeler « le mariage gai »; pour les groupes en question, dont l’Église catholique, le mariage ne peut être que l’union d’un homme et d’une femme.

Qu’est-ce à dire? que les opposants, ou les avocats qui les représentaient, se sont montrés d’une prétention insupportable en affichant des prétentions ridicules? ou que la Cour a refusé de leur accorder les droits, les avantages, les honoraires qu’ils réclamaient?

Mais non, il ne s’agit nullement de cela. Les opposants au mariage de conjoints de même sexe, par l’entremise de leurs avocats, ont formulé des arguments que la Cour a réfutés, voilà tout. Des arguments, pas des prétentions.

À propos, permettez-moi cette petite note historique pour agrémenter le débat : à Venise on célébrait jadis avec faste, le jour de l’Ascension, les épousailles du doge et de la mer; or, en italien, mare est un mot masculin...

Line Gingras

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mardi 18 janvier 2005

Devant le palais des Doges

À la fois.

À Venise par un bel après-midi de septembre, j'allais descendre du vaporetto de la ligne 1, qui accostait tout près de la Piazzetta après avoir longé, avec une lenteur quasi solennelle, les lumineuses merveilles du Grand Canal, lorsqu'une voix féminine s'éleva, coupante, accusatrice : « Where is the Doges' Palace? »

Quel embarras, certains jours, d'appartenir aux étrangers.

À vingt bonnes années de distance j'ai retrouvé mon souffle, mais il est un peu tard, évidemment, pour faire à Sa Hauteur une manière de réponse :

« Où donc, que vous y couriez? Mais à vos pieds, très chère. On ne vous a pas trompée, il y a bien un palais des Doges à Venise, comme dans tous les articles, tous les films, tous les albums sur la Sérénissime. Regardez-le, puisque vous tenez si fort à le voir, ce fabuleux gâteau rose, cet ouvrage de dentelle que l'on croirait d'une fée de Burano. Admirez ses deux façades, celle qui donne sur la Piazzetta et celle que l'on aperçoit de loin, tel un rêve des eaux, et que tant de voyageurs, de marchands revenant de longs périples ont contemplée, en soupirant de bonheur...

— Bon, j'ai vu. Elle n'est pas symétrique, cette façade.

— Comme vous êtes observatrice. On aurait dû vous prévenir : ces deux fenêtres, à droite, sont effectivement un peu plus basses que les autres; j'ai oublié pourquoi. Quelle désillusion pour vous, et tout cet argent par-dessus bord! Vos prochaines vacances, passez-les donc au centre commercial. »

Je ne le dirai qu'à vous, ami lecteur, Venise tout entière est réfractaire à la ligne droite. Elle penche, elle divague, elle va de côté et d'autre selon, à ce qu'il me paraît, les caprices du temps, les fantaisies de l'eau, ses propres variations d'humeur. D'une séduction infinie et indéfinissable, chez elle, l'absence de symétrie.

Chez elle. Car je n'y verrais pas un critère d'élégance universel. La structure de la phrase française, puisqu'il faut bien arriver, en ramant comme on peut, au sujet qui nous occupe, doit respecter un certain équilibre pour que l'oreille et l'esprit soient satisfaits. Prenez cet exemple, forgé sur le modèle d'une phrase qui se citerait mal hors contexte :

Les concerts de cet ensemble présentent un intérêt qui tient à la fois à l'agencement des œuvres au programme et qui relève de la pertinence des commentaires.

La locution à la fois signale d'ordinaire la présence simultanée d'au moins deux éléments, qui doivent être amenés soit d'un seul tenant, au pluriel (comme dans l'expression courir deux lièvres à la fois), soit séparément, mais de façon symétrique; dans ce cas-ci, comme on le voit à la place qu'elle occupe, elle annonce les compléments du verbe tenir, et celui qu'elle précède doit donc être suivi d'un deuxième complément du même verbe, construit de la même manière. Rien de plus facile, à vrai dire, que d'apporter la correction voulue :

Les concerts de cet ensemble présentent un intérêt qui tient à la fois à l'agencement des œuvres au programme et à la pertinence des commentaires.

D'autres solutions seraient aussi valables; je les laisse à votre imagination. Dans la mienne, devinez quoi? je vais faire un tour au Florian.

Line Gingras

Posté par Choubine à 09:17 - Commentaires [0] - Permalien [#]

Au théâtre de marionnettes

Articulé; articulate.

«Voyez Pinocchio, quel heureux pantin depuis qu'il n'a plus de ficelle...»

Oh pardon! En vous attendant je fredonnais, comme vous voyez, cette aimable chanson que vous avez sûrement reconnue si vous êtes de la génération Bobino. Vous dites? Elle ne sera jamais au palmarès des chansons à texte? Je vous le concède; avouez tout de même qu'il s'en est composé de pires; l'autre jour, par exemple, je retrouvais un ami au restaurant et...

— Mais pourquoi celle-là plutôt qu'une autre?

Vous frisez l'indiscrétion, savez-vous; il est vrai que je n'ai rien à celer. Simple association d'idées, en fait : je repensais à la dernière campagne électorale aux États-Unis, plus précisément à un débat télévisé où monsieur Kerry se serait montré, à ce que j'ai lu, plus articulé que monsieur Bush.

Articulé, oui; comme une marionnette, un fantoche, un pantin, un guignol, un... Veuillez m'excuser, c'est l'influence de monsieur Data. Vous m'avez comprise. Entre un politicien et ce coquin de Pinocchio on aura noté une certaine ressemblance, culottes courtes mises à part – et le nez, j'oubliais : chez le personnage politique, toujours de même longueur.

Articulé, ce n'est pas mal choisi. D'ailleurs il y a gros à parier que des journalistes anglophones, de leur côté, l'auront jugé articulate, monsieur Kerry : c'est ce qu'on dit, en anglais, d'un bon communicateur, de quelqu'un d'éloquent, qui s'exprime avec aisance, qui sait convaincre. (Ces équivalents ne sont pas de parfaits synonymes, vous l'avez sans doute remarqué.)

En anglais un émule de Cicéron, donc; en français un parent de Polichinelle. Je vote pour le plus amusant.

Line Gingras

Posté par Choubine à 09:10 - Commentaires [0] - Permalien [#]

Pourquoi elle sourit tout le temps, la plume?

Pourquoi elle sourit tout le temps, la plume?

Parce qu’elle aime écrire, d’abord.

Parce qu’elle ressemble un peu à celle qui la tient, ensuite.

Elle chante, celle-là (dans l’Ensemble vocal André Martin), elle rêve à Venise, elle lit Jean Dion avec délices, elle se promène à l’Anse-à-Cartier ou dans le Vieux-Québec, elle discute avec ses amis, elle dévore des romans policiers ou historiques, elle exerce du mieux qu’elle peut le métier de traductrice; et elle garde Léolo, le Chat, pendant que Jacquelin est en voyage.

Une chose lui manquait, dont l’absence lui devenait intolérable : ancienne conseillère linguistique au Bureau de la traduction, elle voulait sa chronique de langue. Maintenant que c’est fait...

Line Gingras

Posté par Choubine à 08:58 - Commentaires [0] - Permalien [#]