jeudi 5 mai 2005
C'est la fête
Bon anniversaire / Nos vœux les plus sincères / Que ces quelques fleurs / Vous apportent le bonheur / Que l’année entière / Vous soit douce et légère / Et que l’an fini / Nous soyons tous réunis / Pour chanter en chœur / Bon anniversaire
La première fois que j’ai entendu cette chanson, c’était à une fête qu’on avait organisée à l’école de rang pour l’anniversaire de l’institutrice, madame Lebel. J’avais tout juste quatre ans, et je me rappelle avoir été très impressionnée... par l’élégance du texte, je pense, nouvelle pour moi et sans doute un peu surannée aujourd’hui. Dès le lendemain je réclamais qu’on me la rechante, la gracieuse chanson d’anniversaire que l’on n’entend plus jamais.
Et qu’est-ce que j’y faisais, à cette fête, moi qui n’allais pas encore à l’école? Mes parents m’y avaient amenée, apparemment, pour que je révèle à un auditoire nombreux et admiratif les trésors de mon répertoire enfantin : La sainte Vierge s’en va chantant... – avec les gestes –, et le reste.
L’institutrice, dûment émerveillée et reconnaissante (et probablement soulagée que ce fût fini, finalement), me fit venir ensuite à son bureau, sur l’estrade, fouilla dans une grande boîte...; d’où elle retira sous mes yeux ébahis, avec un froufrou de papier protecteur, un angelot de plâtre, tout blanc, qui jouait de la mandoline.
Il avait une longue robe qui lui cachait même les pieds, les cheveux assez courts et légèrement bouclés, des mains délicates, un air méditatif... Et il jouait divinement, quoiqu’en silence. Il demeurait dans la chambre de mes parents et je n’avais pas le droit d’y toucher, c’est donc mon petit frère qui l’a cassé, bien des années plus tard; mais il a accompagné toute mon enfance, mon bel ange à la mandoline, de son vague sourire très sage.
De la fête donnée en l’honneur de la maîtresse, je me rappelle encore le groupe de musiciens et un étrange numéro où plusieurs élèves, dissimulés sous un déguisement qui me laissa pantoise, représentaient une vache – à moins que ce ne fût un cheval.
Mais bon, ce n’est pas tout; car vous seriez affreusement déçu – déçue – déçus – déçues, je le sais, si vous deviez repartir sans que j’aie abordé la question de la semaine.
Que fait-on d’un anniversaire? On le marque, on le souligne, on le fête, on le célèbre. De même pour un centenaire, lorsque ce mot est employé au sens de «centième anniversaire (d’une personne, d’un événement)» :
Célébrer le centenaire de la fondation d’une ville, de la mort de X. (Petit Robert.)
Mais peut-on aussi commémorer un anniversaire, commémorer un centenaire, comme cela se voit assez souvent?
On va bientôt commémorer le centenaire de la naissance de Sartre.
Selon les dictionnaires généraux que j’ai consultés, commémorer, c’est «marquer par une cérémonie le souvenir d’une personne, d’un acte ou d’un événement» (Trésor de la langue française informatisé) :
Commémorer une victoire, la naissance, la mort de quelqu’un. (Trésor.)
On a élevé un monument pour commémorer cette bataille. (Lexis.)
Le maire voudrait commémorer la fondation de la ville. (Multidictionnaire.)
En théorie, commémorer un anniversaire, ce serait donc marquer par une cérémonie le souvenir de l’anniversaire dont il s’agit. Situation qui ne se produit guère dans la pratique.
De fait, d’après Marie-Éva de Villers, commémorer un anniversaire est un pléonasme. Gérard Dagenais résume ainsi la question : «On commémore un événement quand on en célèbre un anniversaire.» Joseph Hanse, à son habitude, établit quelques nuances : «Le langage châtié garde à commémorer son sens propre et évite de lui donner par extension le sens de "rappeler, célébrer, fêter".» (C’est moi qui souligne.)
Commencerait-on à tolérer un certain glissement? J’ai noté un exemple troublant dans le Petit Robert, à l’article «commémoration» :
La commémoration de la fête nationale.
Et le Trésor confirme que l’évolution de la langue ne respecte pas, dans ce cas-ci comme dans bien d’autres, la logique la plus rigoureuse; il admet effectivement, par extension, le sens de «rappeler, remémorer», et celui de «célébrer, fêter» :
Commémorer un anniversaire.
Le tour n’est pas à recommander; en ce qui me concerne, je ne suis pas près de l’utiliser. Reste qu’il ne faut plus le tenir pour absolument incorrect, et que l’on peut commémorer le centenaire de la naissance de Sartre, par exemple, bien que cet emploi relève de la langue relâchée.
Il ferait beau voir que le chœur des anges soit mis à contribution...
Line Gingras
Commentaires
Bonjour,
Malheureusement, je n'y connais rien. Il y avait autrefois un monsieur qui jouait du tambour (du tambour à mailloche?), à Saint-Raymond, mais je ne sais pas comment il s'appelait. Peut-être monsieur Marcel R. Plamondon pourrait-il vous aider : http://st-raymond.com/
Bonne chance!L'école de rang
Bravo, jujuly! Vous aurez droit à un bel ange superbement ailé en plus de trois étoiles d'or : voilà la question que la maîtresse attendait de ses élèves non canadiens.
Un rang, c'est (au Québec et en Ontario) un chemin de campagne qui desservait autrefois un alignement d'exploitations agricoles; je dis "autrefois", parce qu'aujourd'hui les fermes se font moins nombreuses, quoique se multiplient les maisons seules, sur de grands terrains.
Un gros village - ou une petite ville - comme Saint-Raymond de Portneuf, où je suis née, est environné de rangs : il y a, voyons voir, le rang Sainte-Croix, le rang Colbert, le rang du Nord, le rang du Petit-Saguenay, le Grand-Rang, le rang Bourg-Louis, le rang Notre-Dame, le rang Grande-Ligne, le rang du Lac Sept-Îles (mon "petit rang croche"), le rang du Lac Sergent, d'autres sans doute, que j'oublie. Ils sont situés à plusieurs kilomètres du village; avant l'arrivée de l'automobile - et donc de l'autobus scolaire -, ils en étaient trop éloignés pour que les enfants pussent se rendre tous les jours à l'école, surtout l'hiver. D'où la création de l'école de rang. Chaque rang ou presque avait la sienne; les rangs très longs, comme la Grande-Ligne, en avaient deux; des rangs rapprochés pouvaient partager la même.
L'école de rang que j'ai connue comprenait une salle de classe où étaient réunis tous les enfants, de la première à la sixième ou septième année, ainsi que l'appartement de l'institutrice (jamais vu). Les petits élèves entendaient donc les leçons des grands, et quelquefois les retenaient - lorsqu'il s'agissait par exemple de réponses de catéchisme à mémoriser -, ce dont l'institutrice savait tirer parti pour faire honte aux grands paresseux.
Ce que je n'ai pas connu personnellement, c'est l'époque où les enfants des rangs - vers l'âge de douze ou quatorze ans - se rendaient à pied au village, à la fin du printemps j'imagine, pour se préparer à faire leur communion solennelle. Mais les personnes âgées semblent avoir conservé des liens très forts avec les anciens camarades qui, avec elles, ont "marché au catéchisme".
Ce fut toute une affaire, après ma première année à la "petite école", comme on appelait souvent l'école de rang, lorsqu'on décida que les enfants des rangs fréquenteraient l'année suivante l'école du village (on allait en construire une toute nouvelle, sur pilotis, pour la protéger des inondations de la Sainte-Anne) : allaient-ils pouvoir "suivre"? n'étaient-ils pas, pour une raison ou pour une autre, retardés?
Mes parents, je me le rappelle, souffraient de ce préjugé. Au point où je me sentais, à mon entrée en deuxième année, comme l'objet d'un pari qu'il fallait gagner, pour l'honneur.

Chanter l'anniversaire
Pourquoi donc, même ici en France, chante-t-on "Joyeux anniversaire ! Joyeux Anniversaire !" sur l'air de "Happy Birthday to You "… les paroles ne sont pas terribles et ça fait terriblement anglo-saxon (je vois Marylin Monroë)
Je lui préfère, et de loin, la chanson que tu rappelles… elle évoque le temps qui passe et la joie future de se revoir ensemble