La plume heureuse

Chronique de langue plutôt amusante, enrichie d'anecdotes sur Venise, le chant choral, l'enfance à la campagne, la vie à Québec...

dimanche 24 avril 2005

Dans l'intervalle - Requiem pour une bombe

D’où vient que l’on utilisait autrefois, au Québec, le mot bombe au sens de «bouilloire»? s’est demandé Zénon à la lecture de mon billet de mercredi dernier (ci-dessous).

Belle occasion d’ouvrir mon Glossaire du parler français au Canada (réimpression de l’édition publiée en 1930); cependant, si l’emploi y est consigné, je n’y trouve aucune indication de provenance.

Mais j’ai aussi Le Robert – Dictionnaire historique de la langue française, où j’apprends d’abord que «l’histoire du mot reflète celle des techniques d’artillerie : bombe désignait anciennement un gros boulet creux rempli de poudre et tiré par un mortier». Cette forme ronde a donné lieu, à partir du dix-septième siècle, à des emplois figurés ou analogiques : ainsi, bombe a désigné un gros vase sphérique (1771), et je ne dois pas être la seule à raffoler de la bombe glacée. Les auteurs ajoutent, précision intéressante, que «ces métaphores sur la forme ronde ont cessé d’être productives» au vingtième siècle, «avec le changement de forme des explosifs appelés bombes».

L’ouvrage ne mentionne pas le sens de «bouilloire», mais on est fondé à croire, à mon avis, qu’il s’agit là d’un emploi métaphorique, disparu avec le type de bombe que l’ustensile de cuisine évoquait jadis.

Line Gingras

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mercredi 20 avril 2005

La bombe

Je ne sais même plus très bien ce qui est arrivé ce jour-là.

Jeune traductrice, je travaillais un matin dans mon bureau avec fenêtre (mes anciens collègues apprécieront ce détail), au vingt-troisième et dernier étage d’une belle tour blanche du centre-ville d’Ottawa, lorsque soudain.

Je sors et, comme mon bureau est en face du coin où l’on prépare le café, je vois tout de suite d’où vient ce cri, ce hurlement épouvantable : l’une de nos secrétaires, celle justement qui doit se marier dans quelques jours, s’est ébouillantée. Déjà ses camarades lui portent secours, l’entraînent vers les toilettes. Et je reste plantée là, devant ma porte.

«Qu’est-ce qui se passe?» demandent mes collègues, l’instant d’après. Mais j’ai le cerveau glacé comme le reste, et je n’arrive qu’à balbutier : «La bombe, la bombe...»

Je me rends parfaitement compte que ce mot-là, qui appartient à mon enfance dans le petit rang croche, est incongru dans la bouche d’une traductrice de l’administration fédérale. Je cherche désespérément à le remplacer, mais ne suis pas plus capable de retrouver le mot bouilloire que d’articuler une phrase cohérente.

Enfin. Ces minutes embarrassantes sont loin derrière moi; quant à l’accident, heureusement il n’a pas eu de conséquences graves – c’était en fait le marc de café, tout brûlant, que notre amie avait renversé sur ses vêtements –, et le mariage a été célébré à la date prévue.

Pourquoi donc vous raconter cette anecdote, où se manifestent de si brillante façon mes qualités d’«antihéroïne»? C’est pour vous parler de l’adjectif cohérent, mes enfants.

On qualifie de cohérent quelque chose «dont tous les éléments se tiennent et s’harmonisent ou s’organisent logiquement» (Lexis) :

Ces joueurs amateurs ont fini par constituer une équipe de football très cohérente. (Lexis.)

Il était là, dans l’impossibilité de penser, de rassembler, de mettre bout à bout deux idées cohérentes. (Simon.)

Ainsi, deux actions, deux phrases peuvent être cohérentes ou former l’une avec l’autre un tout cohérent, mais il ne semble pas admis de dire qu’une action ou une phrase est cohérente avec une autre, ou que des actions, des phrases sont cohérentes avec quelque chose d’autre.

Cette construction, sans doute calquée sur le tour anglais consistent with (voir l’excellent Guide anglais-français de la traduction, de René Meertens, pour de nombreuses suggestions d’équivalents), se rencontre assez souvent :

Le gouvernement Charest souhaitait se montrer cohérent avec la loi...

On peut supposer, ici, que le gouvernement souhaitait se conformer à la loi, agir en conformité avec la loi, accorder son action ou ses décisions avec la loi, se montrer en harmonie avec la loi. (Ce n’est pas moi qui le dis, hein.)

* * * * *

Des nouvelles du vingt-troisième étage et de la future mariée? Il y a belle lurette que notre service de traduction n’existe plus. Quant à notre jeune secrétaire, j’ignore ce qu’elle est devenue; mais si elle vit toujours en harmonie avec son mari, elle a dû fêter son vingtième anniversaire de mariage, il y a un an ou deux. Comme le temps passe.

Line Gingras

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mercredi 13 avril 2005

Une soirée au Florian

C’était d’abord la grosse voix du campanile qui en faisait l’annonce solennelle. Puis les deux Maures de la tour de l’Horloge, frappant l’un après l’autre sur leur cloche fêlée. Neuf heures du soir; la nuit de septembre, déjà, berçait la ville dans son immense bateau d’ombre. Sur la place débarrassée de ses pigeons, la basilique éclatait de blancheur.

Après le souper, tout doucement, les touristes revenaient par petits groupes. Au Florian, au Quadri, au Lavena, les musiciens s’installaient.

Je m’assoyais, invariablement, à la terrasse du Florian. Le Florian, c’était la Venise fière de ses origines; le Quadri, la Venise des Autrichiens. (Le Lavena n’existait pas.) Je commandais une glace.

Des gens s’attablaient. D’autres restaient debout; toute la soirée, ils iraient d’un orchestre à l’autre, laissant celui qui prenait une pause, choisissant le plus brillant. On s’attroupait devant le Quadri, fort de ses deux violons. Je demeurais fidèle au Florian – un seul violon avec, comme ses concurrents je crois, piano, clarinette, contrebasse. Toujours le même répertoire, sauf à un certain moment où les choses se corsaient : on sortait les lutrins, des partitions, le violoniste mettait ses lunettes; et on s’appliquait, laborieusement, à déchiffrer une pièce nouvelle. Je levais le nez, pour saluer l’initiative; mais c’est alors que l’auditoire debout passait en face, chez l’ennemi. Qui se lançait dans une valse viennoise.

Au milieu de cette cacophonie je lisais tranquillement. Dix heures sonnaient, onze heures; minuit. Les musiciens pliaient bagage; je leur faisais un signe, ils répondaient gentiment. La place se vidait. J’allais, au bord de l’eau, entendre respirer la lagune, du souffle d’un enfant endormi. Je rentrais. Les colonnes, les deux colonnes gigantesques rapportées par un marchand il y a très, très longtemps, montaient la garde.

* * * * *

Ah! mais un peu plus, abandonnée au souvenir, j’oubliais... de mentionner la note – au goût de mer, comme il se doit. Les cafés de la place Saint-Marc, il faut le savoir, sont chers. Les séjours à Venise, plutôt onéreux (ou coûteux).

Ce n’est pas moi qui vous dissuaderai d’aller là-bas, d’y rester le plus longtemps possible, d’y laisser un peu de votre âme et tout votre argent. Vous pensez bien que non. Seulement, je voulais vous dire ceci : l’adjectif onéreux signifie, selon le Trésor de la langue française, « qui occasionne des dépenses élevées, des frais importants ». On peut donc l’employer pour un voyage, des études universitaires ou un mode de chauffage; il est cependant incorrect d’écrire, comme l’a fait un journaliste, que les sommes accordées à la formation linguistique sont moins onéreuses que d’autres, destinées à l’achat de blindés. La guerre est onéreuse (ou coûteuse); les blindés sont coûteux; les sommes, élevées.

Au bout du compte, une soirée au Florian...

Line Gingras

Site du café Florian : http://www.caffeflorian.com/

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mercredi 6 avril 2005

Il était une voix

Une fois de plus je vous invite à me suivre au bord de l’Adriatique, dans cette Venise où vous ne risquez pas de vous perdre. Il y a foule mais restez calme, ce n’est pas la peine d’écraser personne ni de vous faire piétiner; repérez seulement un quelconque parapluie rouge ou fiez-vous à votre instinct grégaire, et laissez-vous porter. Direction, chacun y va de toute manière : le pont du Rialto.

Sur le pont du Rialto, puisque vous y voici arrivé sans trop de mal, le visiteur s’arrête pour contempler, après je ne sais combien de millions d’autres, « la plus belle rue que je crois qui soit en tout le monde », ainsi que l’écrivait Philippe de Commynes au quinzième siècle. Et que faut-il admirer le plus, en effet, des vieilles façades aux styles divers dont les siècles ont effacé les fresques et les dorures, ou de l’infini scintillement de l’eau?

Ne tranchons point, ce serait injuste et cruel. Et trop fatigant. Dans cette ville des sens notre pensée s’absente; sans prévenir elle va se promener toute seule, dans quelque ruelle déserte au nom inquiétant – ou peut-être, n’ayant pas à respecter d’horaire, à exhiber de papiers ni à montrer patte blanche, va-t-elle s’égarer dans les archives, à côté des Frari. Qui dira ce qu’elle en aura rapporté. Mais je divague. Ce qu’il me reste de capacité de réflexion, cela se voit, somnole en flânant derrière un chat.

Heureusement que le bruit, ici, nous ramène au sentiment du réel. Or voici qu’un son s’élève au-dessus des autres, un son que pourtant, de notre poste d’observation, nous ne devrions pas entendre. Un train de gondoles approche, certes, mais il est loin encore. Et cependant monte jusqu’à nous, très présente, la voix du chanteur. Diantre, quels poumons! Tout le monde a les yeux tournés vers le phénomène. Qui arrive enfin.

Il tient un micro.

Comment rêver dans ces conditions-là? Non mais, vous avez soixante-dix ans ou vous venez du bout du monde, avec l’être aimé et vingt autres couples vous passez enfin une demi-journée et une nuit à Venise, et qu’est-ce qu’on vous offre à l’heure de la sérénade?

Un braillard à micro. Déjà que la voix, au naturel, ne se recommande qu’à vos prières, la voici amplifiée. Il est vrai qu’à l’arrière du train, dans le tohu-bohu du Grand Canal, on doit avoir le tympan tendu jusqu’à la déchirure. On a payé pour entendre, après tout.

La voix est amplifiée, disais-je. Oui, car le verbe amplifier, transitif, s’emploie avec un complément d’objet direct, exprimé ou sous-entendu (ici transformé en sujet, à la forme passive) :

Le haut-parleur amplifie les sons. (Multidictionnaire.)

Amplifier les échanges commerciaux.

Cette feuille de chou amplifie les scandales.

La vérité est déjà assez terrible, n’amplifiez pas!

On le trouve aussi à la forme pronominale :

Les mouvements de l’embarcation s’amplifièrent au point qu’elle se retourna. (Lexis.)

Vous avez bien remarqué : les mouvements s’amplifièrent, et non pas amplifièrent. Il est incorrect d’écrire, comme on l’a fait dans une dépêche :

Le bilan de l’horreur ne cesse d’amplifier en Asie du Sud-Est.

Le verbe amplifier, ne pouvant s’utiliser de manière intransitive, aurait dû se construire à la forme pronominale :

Le bilan de l’horreur ne cesse de s’amplifier en Asie du Sud-Est.

Il est vrai que le journaliste, travaillant dans les conditions difficiles que l’on devine, n’avait sans doute pas le loisir de consulter son dictionnaire.

Même s’il était au bord de la mer.

Line Gingras

Site sur les gondoles et les gondoliers : http://www.veniceguide.net/gondolegondolieri2fr.htm

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