La plume heureuse

Chronique de langue plutôt amusante, enrichie d'anecdotes sur Venise, le chant choral, l'enfance à la campagne, la vie à Québec...

mercredi 13 avril 2005

Une soirée au Florian

C’était d’abord la grosse voix du campanile qui en faisait l’annonce solennelle. Puis les deux Maures de la tour de l’Horloge, frappant l’un après l’autre sur leur cloche fêlée. Neuf heures du soir; la nuit de septembre, déjà, berçait la ville dans son immense bateau d’ombre. Sur la place débarrassée de ses pigeons, la basilique éclatait de blancheur.

Après le souper, tout doucement, les touristes revenaient par petits groupes. Au Florian, au Quadri, au Lavena, les musiciens s’installaient.

Je m’assoyais, invariablement, à la terrasse du Florian. Le Florian, c’était la Venise fière de ses origines; le Quadri, la Venise des Autrichiens. (Le Lavena n’existait pas.) Je commandais une glace.

Des gens s’attablaient. D’autres restaient debout; toute la soirée, ils iraient d’un orchestre à l’autre, laissant celui qui prenait une pause, choisissant le plus brillant. On s’attroupait devant le Quadri, fort de ses deux violons. Je demeurais fidèle au Florian – un seul violon avec, comme ses concurrents je crois, piano, clarinette, contrebasse. Toujours le même répertoire, sauf à un certain moment où les choses se corsaient : on sortait les lutrins, des partitions, le violoniste mettait ses lunettes; et on s’appliquait, laborieusement, à déchiffrer une pièce nouvelle. Je levais le nez, pour saluer l’initiative; mais c’est alors que l’auditoire debout passait en face, chez l’ennemi. Qui se lançait dans une valse viennoise.

Au milieu de cette cacophonie je lisais tranquillement. Dix heures sonnaient, onze heures; minuit. Les musiciens pliaient bagage; je leur faisais un signe, ils répondaient gentiment. La place se vidait. J’allais, au bord de l’eau, entendre respirer la lagune, du souffle d’un enfant endormi. Je rentrais. Les colonnes, les deux colonnes gigantesques rapportées par un marchand il y a très, très longtemps, montaient la garde.

* * * * *

Ah! mais un peu plus, abandonnée au souvenir, j’oubliais... de mentionner la note – au goût de mer, comme il se doit. Les cafés de la place Saint-Marc, il faut le savoir, sont chers. Les séjours à Venise, plutôt onéreux (ou coûteux).

Ce n’est pas moi qui vous dissuaderai d’aller là-bas, d’y rester le plus longtemps possible, d’y laisser un peu de votre âme et tout votre argent. Vous pensez bien que non. Seulement, je voulais vous dire ceci : l’adjectif onéreux signifie, selon le Trésor de la langue française, « qui occasionne des dépenses élevées, des frais importants ». On peut donc l’employer pour un voyage, des études universitaires ou un mode de chauffage; il est cependant incorrect d’écrire, comme l’a fait un journaliste, que les sommes accordées à la formation linguistique sont moins onéreuses que d’autres, destinées à l’achat de blindés. La guerre est onéreuse (ou coûteuse); les blindés sont coûteux; les sommes, élevées.

Au bout du compte, une soirée au Florian...

Line Gingras

Site du café Florian : http://www.caffeflorian.com/

Posté par Choubine à 22:20 - Commentaires [6] - Permalien [#]

Commentaires

    Échos

    Très joli récit. J'entends l'écho de la musique…

    Posté par obni, mercredi 7 septembre 2005 à 17:40
  • Je viens d'ajouter un lien vers le site du café Florian. Pour une visite quand ça vous chante...

    Posté par Line, mercredi 7 septembre 2005 à 17:46
  • a propos de Venise

    Connais-tu cette phrase de Paul Morand, tirée de "Venises" ?
    "Pourquoi ne parle-t-on jamais de ces adorables chats de Venise et toujours de ces horribles pigeons, dont le seul mérite est de lâcher par occasion une crotte sur la tête des anglaises ?".... mille pardons, elle n'est pas très raffinée, mais elle m'amuse !
    Sophie

    Posté par Sophie de Paris, jeudi 22 septembre 2005 à 17:45
  • bon, Morand a aussi écrit...

    "Il fallait choisir : j'optai pour le bonheur, pour la route libre, pour le temps perdu, c'est à dire gagné. Je repris le chemin de Venise".
    Sophie, qui essaie de se rattraper !

    Posté par Sophie de Paris, jeudi 22 septembre 2005 à 17:47
  • "Venises"... C'est un beau livre, que j'ai lu il y a longtemps et que je devrais relire. Bien des fois j'ai opté pour le bonheur, pour Venise, alors qu'on me disait : "Pourquoi tu ne vas pas ailleurs? Le monde est grand, il y a tant à découvrir!"

    Moi, je voulais vivre.

    Les chats de Venise. Couchés partout, sur le pas des portes, au beau milieu des campos... Réunis en colloque... Tentant de passer d'une ruelle à une embarcation amarrée... Se livrant à de bruyants ébats amoureux dans les jardins de trattorias... Adorables? Je ne sais pas. Mais tour à tour attendrissants, surprenants, amusants, insupportables, ça oui.

    Les pigeons, je les exècre.

    Posté par Choubine, samedi 24 septembre 2005 à 08:08
  • Peu importe. Ce qui COMPTE, c'est d'avoir été dans l'ambiance...

    Posté par jujuly, vendredi 15 avril 2005 à 10:51

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