La plume heureuse

Chronique de langue plutôt amusante, enrichie d'anecdotes sur Venise, le chant choral, l'enfance à la campagne, la vie à Québec...

mercredi 16 mars 2005

Le fruit défendu

C’était au temps des pommes
Colin avait douze ans
Mais il faisait son homme
Comme un garçon d’vingt ans
Un jour avec Colette
La fille du voisin
...

Je ne vous la chanterai pas, mais l’histoire est amusante, fine de cette ruse que l’on prête aux paysans de jadis. Et puis, les pommes, je m’y connaissais autrefois! parce que je faisais du porte-à-porte avec mon père, avant qu’il n’ouvre un magasin de fruits et légumes. Gingras les Légumes, on nous appelait. Rien d’étonnant, puisque nous fournissions tout le village en patates, carottes, choux de Siam et le reste.

Pour des fruits et des légumes frais, extrafrais, il n’y avait que nous. Imaginez un peu : tout ce que nous vendions ou presque, nous le cultivions sur nos terres. (Immenses, nos terres.) Mon père, mes grands-pères étaient si habiles cultivateurs que chaque année, par exemple, nos fraises à nous étaient mûres à l’époque où celles des autres commerçants des alentours venaient encore des environs de Montréal ou de l’île d’Orléans. Et nos pommes! Toujours les plus belles, les plus juteuses, les plus croquantes, les plus savoureuses; à peine descendues de l’arbre; et de toutes les variétés. Vous auriez dû voir notre verger..., véritable éden où poussaient aussi, cela va de soi, des prunes, des poires, des pêches, que l’on trouve normalement sous des cieux beaucoup plus doux que celui de la région de Québec.

Peut-être nos clients croyaient-ils vraiment qu’on bénéficiait, dans le petit rang croche, d’un microclimat. Je croyais bien à la poudre de perlimpinpin, moi. (Ou bien, même si c’est une possibilité que je déteste envisager, peut-être que personne, peut-être que pas une âme n’ajoutait foi à nos boniments; peut-être que les naïfs, c’était nous.)

En fait, je peux vous l’avouer aujourd’hui, j’avais plus de quarante ans lorsque j’ai cueilli ma première pomme. Jusque-là je ne savais que l’essentiel, tout juste : on connaît l’arbre au fruit qu’il porte.

Pendant longtemps j’ai utilisé l’expression porter fruit – avec une belle conviction, et la même constance que celle des journalistes qui écrivent aujourd’hui porter fruits :

Sa persévérance a porté fruits.

Le plan de revitalisation de McDonald’s porte fruits.

Un jour, toutefois, j’ai été amenée à faire des recherches sur ce qui semblait être une locution verbale; je viens de les reprendre... Le résultat, c’est que les dictionnaires unilingues que j’ai consultés n’admettent porter fruit ni au singulier ni au pluriel; ils donnent par contre porter des fruits, porter ses fruits :

L’enquête a porté des fruits ou a porté ses fruits. (Multidictionnaire.)

Une telle erreur ne tarda pas à porter ses fruits. (Petit Robert.) 

Ce sont les tours les plus courants. J’ai vu aussi le possessif employé au singulier :

Les réformes avaient porté leur fruit. (D’après une citation du Trésor de la langue française informatisé.)

Et porter du fruit ne serait sans doute pas incorrect, puisque j’ai relevé les expressions produire du fruit et faire du fruit.

Faut-il penser, cependant, que porter fruit – ou porter fruits – serait le calque de to bear fruit? Je l’ai craint tout d’abord (c’est d’ailleurs la conclusion à laquelle j’étais arrivée dans la première version du présent billet), n’ayant trouvé porter fruit que dans un dictionnaire bilingue, le Robert & Collins Super Senior; mais Colpron et Dagenais restent muets là-dessus. De fait, le Téléphone linguistique de l’OLF m’apprend que l’expression est mentionnée dans le Littré, dictionnaire de la langue du dix-neuvième siècle, sous la forme porter fruit. Il ne s’agirait donc que d’un tour vieilli, dont la vitalité au Canada pourrait être attribuable en partie à l’influence de l’anglais (l’hypothèse est de moi), mais que l’on aurait tort de condamner – du moins lorsque fruit est au singulier.

[Note ajoutée le 1er juillet 2011 : Voir le commentaire de M.L. pour une précision importante.]

 

* * * * *

 

Et le fruit défendu? Celui que Colette et Colin, avec les pommes, cueillaient au jardin?

Il était encore vert.

Line Gingras

Pour voir où conduisait le petit rang croche (ou rang du lac Sept-Îles) : http://www.st-raymond.com/jema/lac7il.htm

 

Posté par Choubine à 06:12 - Commentaires [4] - Permalien [#]

Commentaires

    Une question...

    Bonjour à vous,

    Je recherche les paroles complètes de la chanson:
    "C’était au temps des pommes
    Colin avait douze ans
    Mais il faisait son homme
    Comme un garçon d’vingt ans
    Un jour avec Colette
    La fille du voisin"

    Ma mère me la chantait quand j'étais petite, et j'aimerais maintenant la chanter à ma fille. Vous seriez vraiment aimable de me les écrire.

    Merci infiniment,

    Marguerite Champagne

    Posté par Marguerite, jeudi 18 septembre 2008 à 21:28
  • Bonjour Marguerite,

    Vous trouverez les paroles complètes à cette adresse : http://educ.csmv.qc.ca/guillaume_vignal/chansons_pdf/2e_pdf/Le%20temps%20des%20pommes.pdf

    Posté par Choubine, jeudi 18 septembre 2008 à 21:39
  • TLFi

    Bonjour,

    Vous reproduisez une citation tirée du Trésor de la langue française. Or, vous trouverez recensée dans ce même ouvrage, s.v. PORTER, la construction même dont vous vous demandez si elle est correcte: porter fruit, sans article — marquée vieilli ou littéraire, il est vrai.

    «En partic. [Le compl. d'obj. dir. désigne le fruit de la plante]
    [Le suj. désigne le végétal; le compl. d'obj. dir. est au plur., accompagné de l'art. indéf., ou, plus rarement, au sing. avec art. partitif ou sans art.] Produire. Porter du fruit. Le pauvre arbre se consumait dans les désirs de la stérilité. Enfin, une fois, il conçut et porta des fruits (DU CAMP, Nil, 1854, p.183). Environ 18 mois après l'ensemencement, les arbrisseaux commencent à porter des fruits narcotiques qu'ils produiront pendant trente ou quarante ans (PAGE, Dern. peuples primit., 1941, p.167).
    Au fig. [Le compl. d'obj. dir. est accompagné d'un art. indéf. ou du partitif ou d'un adj. poss.] V. fruit II A 1.
    Vieilli ou littér. [Sans art.] Les mots de la portière avaient porté fruit (CHAMPFL., Avent. Mlle Mariette, 1853, p.251). Que les valeurs de la vocation, du travail, de l'adaptation à la vie d'homme (...) puissent naître et s'épanouir avant de porter fruit au bénéfice de tous (ANTOINE, PASSERON, Réforme Univ., 1966, p.136).»

    Posté par M. L., vendredi 1 juillet 2011 à 12:46
  • Merci, M.L.; c'est très intéressant. J'ignore comment ce passage a pu m'échapper à l'époque; il confirme la conclusion selon laquelle «porter fruit» serait un tour vieilli, en ajoutant une possibilité d'emploi dans la langue littéraire.

    Posté par Choubine, vendredi 1 juillet 2011 à 13:19

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