La plume heureuse

Chronique de langue plutôt amusante, enrichie d'anecdotes sur Venise, le chant choral, l'enfance à la campagne, la vie à Québec...

mercredi 9 février 2005

Le record de "Monsieur Guindon"

Briser un record; fracasser un record; battre un record; améliorer un record; record passé; records passés.

«Montmartre, en ce temps-là, accrochait ses lilas jusque sous nos fenêtres...»

Oui, c'est bien joli; mais ce n'est pas la bonne chanson. Entre La bohème d'Aznavour et mon historiette d'aujourd'hui, en fait, il n'y a de commun que les lilas, dont l'odeur effleurait délicieusement la galerie lorsque nous avons emménagé dans la grande maison grise, en cette lointaine fin de printemps.

Au bout d'une allée raccourcie par le tracé de la nouvelle route mais que bordaient d'un côté un modeste champ de fraises et, de l'autre, quelques rangs de framboises, elle avait été construite pour mes grands-parents, qui nous avaient laissé quelques trésors; parmi eux, une pile de soixante-dix-huit tours.

Bientôt nous avons eu notre chanson préférée, ma sœur, mes frères et moi : Monsieur Guindon, vieux succès du folkloriste Jacques Labrecque. Les déboires du fermier malchanceux, racontés avec force jurons dans une langue terrienne aux chauds effluves d'étable, faisaient notre joie – d'autant plus que, dans la bouche du plus jeune, qui n'avait pas six ans, ils devenaient les mésaventures de monsieur Dindon. Cependant, la chanson avait fait scandale à l'époque de sa création; et si mes grands-parents, braves gens qui imposaient à leurs garçons, tous les soirs, de s'agenouiller pour le chapelet en famille, avaient toléré la présence de cet enregistrement dans leur maison, c'est qu'ils n'avaient pu refuser ce plaisir à mon oncle Hervé, malade. N'empêche, lorsque le curé venait faire sa visite paroissiale, on ne courait pas de risque : ma grand-mère descendait cacher le record dans la grosse commode, au sous-sol.

Le record? Oui, c'est ainsi que nous disions chez nous, autrefois; mais cet anglicisme est disparu, ce me semble – abandonné dans la commode, avec la pile de soixante-dix-huit tours. Requiescat in pace.

Puisque nous en sommes aux records du bon vieux temps... Je lisais il y a peu, à propos du tsunami qui a frappé l'Asie du Sud-Est, que le montant de l'aide demandée allait fracasser «les records passés». Est-ce à dire que la somme en question aurait pu briser des records présents ou même futurs? Un instant de réflexion, où l'on interroge le Saint-Esprit. (On en profite pour consulter aussi le Colpron, qui confirme un soupçon tardif : briser un record, c'est un calque de l'anglais; il faut dire battre, améliorer un record.)

Quant à notre disque de Monsieur Guindon, il s'est cassé un jour, pour avoir trop tourné. «Chienne de vie!» conclurai-je avec le chevalier de la fourche, malgré l'insignifiance de ce malheur.

Excusez-la.

Line Gingras

Posté par Choubine à 10:06 - Commentaires [0] - Permalien [#]

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